Mission Avril 2005

Dr Eric Dalle

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Compte-rendu de la mission du docteur Eric DALLE, aux Philippinnes, du 09 au 23 Avril 2005

Après l’expérience très enrichissante de l’an dernier, je suis retourné à Manille cette année, pendant toute la durée des vacances de printemps de la région nord, dans le cadre de l’association Dermatos Hors Frontières. J’ai été cette fois encore accueilli au sein de la fondation Virlanie fondée il y a quinze ans par Dominique Lemay, pour venir en aide aux enfants des rues ; malheureusement, cette année encore, je n’ai pu rencontrer Dominique sur place puisqu’il avait choisi pratiquement les mêmes dates pour son retour en France.

A) Les programmes de Virlanie :

 

  1. Les maisons : au nombre de 12, elles accueillent les enfants des rues en leur donnant une structure familiale avec un père et une mère de substitution ; elles ont chacune leur spécificité (Mother and Child : mères/enfants ; Drop in Center : transition entre la rue et les maisons d’accueil ; Jade : les enfants handicapés ; Marco Polo Care Center (MPCC) pour les enfants de 3 à 6 ans, etc.)
  2. Les bidonvilles : Tondo, Payatas (la montagne fumante, où convergent toutes les poubelles de la ville), Estéro etc.
  3. La rue : domaine de quelques volontaires confirmés.
  4. La prison et surtout le RAC (Reception and Action Center), gérés par les services sociaux de Manille ; c’est là que sont amenés enfants adultes et vieillards que l’on veut soustraire à la rue car ils ne ’font pas propres’ ou que leur comportement plus ou moins oisif ou délictueux amène à cette semi-incarcération. C’est certainement le lieu de la fondation où la prise en charge médicale est la plus difficile de par la grande promiscuité et le va-et-vient incessant.
     

B) Le travail sur place :

Les maisons.

Dès mon arrivée, je me suis renseigné sur les problèmes dermatologiques en cours dans les différentes maisons ; en fait rien de commun avec l’an dernier où il y avait pratiquement partout des cas de gale réalisant une véritable épidémie ; cette année, mon passage était souhaité à Mother and Child, au Drop in Center, à Jade, à MPCC ; dans la plupart de ces maisons, je n’ai trouvé que quelques cas sporadiques de gale justifiant le traitement des sujets atteints par des comprimés d’Ivermectine, mais aussi un traitement local par Ascabiol ou Perméthrine selon les disponibilités locales.

Par contre, à MPCC, la moitié environ des 25 enfants examinés étaient atteints justifiant d’un traitement curatif pour les sujets atteints et préventif pour les autres (Ivermectine per os et Perméthrine locale). Cette ’opération gale’ s’est faite avec Mélissa, l’infirmière philippine et Florence et Marie, les deux infirmières volontaires françaises. Les enfants, très fiers de tant de sollicitude ont été très coopérants, attendant patiemment leur tour, alignés sur trois rangées.

Le RAC

Chaque matin je suis allé au RAC, considérant que c’était là que les besoins étaient les plus importants ; j’avais tellement entendu dire que le RAC avait changé (en bien) depuis l’an dernier que j’ai été déçu.

S’il est vrai que les personnes âgées peuvent maintenant profiter d’un bâtiment décent et propre et que l’infirmerie dispose enfin d’une petite pièce autonome permettant de plus grandes amplitudes d’horaire pour les soins, il n’y a toujours pas d’eau courante dans le local de soins et mes téméraires essais pour ouvrir le robinet d’arrivée caché en plein milieu des poubelles, n’ont jamais été couronnés de succès.

Les douches et toilettes sont toujours aussi crasseuses et pestilentielles et je n’ai pas de difficultés à comprendre pourquoi les patients reviennent deux minutes plus tard quand je leur prescris une douche avant de débuter les soins. La cuisine qui jouxte ces douches est dans le même état de crasse et j’aurais préféré jeûner que de manger la nourriture préparée sur place.

Pire encore : la promiscuité n’a pas diminué et j’affirme avoir vu une cinquantaine de jeunes de 10 à 18 ans vivre enfermés 23 heures sur 24 (ils ont le droit de descendre pour manger) dans une pièce de 25 m2 environ, ouverte par des barreaux sur un seul côté sur un couloir. Au mois d’avril il fait 35° à l’ombre ; je vous laisse donc imaginer le niveau de température dans cette pièce ainsi que les odeurs ! Seule petite distraction pour tout ce petit monde : une télévision qui hurle à tue-tête.

A maintes reprises, alors que j’examinais cliniquement ces jeunes, ils m’ont supplié de les emmener jouer au basket.

A une extrémité de la cour intérieure, une grande tente abrite les familles ; toute cette population d’exclus reproduit en miniature la société : les puissants au centre avec les bonnes places et de l’espace, les faibles en bordure, à la merci du soleil ou de la pluie. Depuis combien de temps sont-ils là ? Combien de temps vont-ils rester ? C’est une énigme.

La prise en charge médicale au RAC s’avère difficile et j’admire le travail accompli par Florence et Marie, les 2 jeunes infirmières volontaires. Ici, chaque consultation est un défi : ça va du jeune caïd qui veut être soigné sur-le-champ… mais de quoi, je ne sais pas et lui non plus probablement (si ce n’est de son ennui) au vieux qui arrive par hasard en fin de consultation et montre sa jambe avec une vieille bande qui essaie, tant bien que mal, de maintenir des journaux qui cachent ses misères.

Après avoir enlevé tout cela, j’ai bien vite compris que le bourgeonnement excessif de ses ulcères témoigne de leur dégénérescence d’ailleurs confirmée par une volumineuse adénopathie inguinale ; que faire alors ? L’envoyer à l’hôpital pour amputation ? Mais alors cet homme ne marcherait plus, aurait certainement encore besoin de soins locaux au niveau de la plaie d’amputation, sans pour autant être guéri de son cancer qui ne tardera pas à prendre le dessus. Ainsi, avec les infirmières, nous décidons de calmer ses douleurs et de lui assurer des pansements propres …mais pour combien de temps ?

Une autre fois, me promenant sous la tente, je vois une femme assez jeune dont les jambes laissent s’écouler un flot de pus, formidable festin pour une colonie de mouches ; je lui propose de venir à l’infirmerie pour faire les soins ; elle refuse obstinément prétextant qu’on lui a conseillé de laisser le tout à l’air. Après de longues discussions et aidé de son mari, je finis par la convaincre de la nécessité de se soigner. Le temps que l’antalgique fasse son effet et que des compresses imbibées d’eau ramollissent les croûtes épaisses, je mets à plat les collections purulentes rendant à sa jambe un aspect plus humain. Pourtant quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je la vis refuser les soins pour l’autre jambe ; les jours suivants, elle et revenue pour sa jambe droite mais je n’ai jamais pu m’occuper de sa jambe gauche !

Le RAC ce sont aussi les innombrables maux de dents, rançons d’un état dentaire déplorable ; il faut dire que les Sari-Saris, sortes de petites échoppes de quartier, font leurs affaires plus avec bonbons et autres chewing-gum qu’avec dentifrices et brosses à dents ! Si on envoie ces enfants chez le dentiste, ça débouche immanquablement sur une prescription d’antibiotiques et d’anti-inflammatoires pour 8 jours en vue d’une extraction qui au mieux n’aura lieu qu’une fois sur quatre (l’enfant étant absent une fois sur deux… de même pour le dentiste).

Et que faire de cette femme porteuse d’un volumineux goitre ? De cet enfant avec une énorme parotide ? De cet adulte avec une fistule au niveau du genou, qualifiée de tuberculose ?

J’ai fait aussi de la dermatologie classique (furoncles, mycoses, eczémas atopiques, etc.) sans trop de difficultés - c’est mon domaine -. Par contre, les nombreux prurigos m’ont posé davantage de problèmes : la plupart sont d’origine parasitaires et s’il est relativement facile de reconnaître une pédiculose ou la gale voire même de traiter le sujet atteint, comment faire une désinfection correcte du linge et de la literie (c’est à dire des nattes ou du plancher) et surtout traiter les sujets contacts devant une telle promiscuité et un tel va et vient ?

Les Bidonvilles :

Payatas (mercredi 20 avril)

Nous nous sommes rendus à Payatas avec Brieuc (responsable du programme), Jérôme (responsable des volontaires) Florence et Marie (les infirmières). Virlanie travaille à Payatas depuis 2000, après l’effondrement de la montagne d’ordures qui a fait 400 morts ; elle y possède un local propre mais sommaire pour son programme alimentaire (deux fois par semaine, les enfants dont les parents sont adhérents, reçoivent un repas équilibré ; c’est là aussi que se fait le ’tutorial’ qui permet de prolonger l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de l’Anglais commencé à l’école - du moins pour ceux qui peuvent y aller -. Si nos potaches pouvaient avoir rien que le dixième de leur désir d’apprendre, quelle joie ce serait pour nos enseignants !

Sachant qu’un dermatologue viendrait, Marycon, la ’social worker’, avait recensé ceux qui avaient des problèmes cutanés ; finalement ils n’ont pas été très nombreux, présentant des pathologies de chez nous (eczémas, lichens etc.) mais aussi spécifiques du lieu. Comment s’étonner de trouver des plaies impétiginisées aux pieds quand beaucoup d’enfants marchent avec des tongues ou même pieds nus et que les bouts de verre cassés sont innombrables ? Que proposer aussi à cette famille chez qui plusieurs membres avaient un prurigo par piqûres d’insectes ? Aller habiter dans un quartier chic de Manille ?

Et l’on a assez vite débordé sur les problèmes de médecine générale ou de pédiatrie ; la pathologie respiratoire y est fréquente, favorisée par les conditions de vie et la pollution ; j’ai été étonné de voir plusieurs enfants avec un gros ventre ; j’ai appris que c’était à cause de vers intestinaux (ascaris) et que tout rentrait dans l’ordre, au moins pour quelques temps, avec des vermifuges.

Tondo (vendredi 22 avril)

Tondo est le plus grand bidonville de Manille et même d’Asie, dit-on et c’est une formidable expérience que d’y aller avec Laurent. Volontaire à Virlanie depuis plus de 3 ans, il y a travaillé sans relâche nouant des relations avec quantité d’adultes et enfants et maintenant qu’il est ’chef d’entreprise’ et a pris quelqu’ autonomie, son aura n’en est pas moins grande.’Kuya Lau’ par ici, ’Kuya Lau’ par là et c’est avec un Laurent portant une grappe d’enfants que j’ai visité Tondo.

Mais c’est surtout pour une journée de travail que nous sommes venus. Laurent avait organisé une séance de check-up dentaire : 4 étudiants en chirurgie dentaire Philippins et 2 françaises sont venus avec des fauteuils portables pour examiner les dents de plusieurs centaines d’enfants et adultes. Une équipe de dentistes confirmés viendra dans un deuxième temps pour traiter les cas les plus sévères et un suivi régulier devrait s’organiser.

J’ai donc profité de ce grand rassemblement pour prendre en charge les problèmes dermatologiques. Comme à Payatas, ils furent peu nombreux et sans gravité –et c’est tant mieux ainsi-. La plupart des enfants sont pleins de vie et de santé !

Rencontre avec les médecins

Dès ma première entrevue avec Mr Ramos, le directeur du RAC, j’ai exprimé le souhait de rencontrer les médecins philippins affectés au RAC (deux demi- journées hebdomadaires). Date fut prise et reprise, mais je n’ai jamais rencontré ces médecins. Malgré mes efforts, je n’ai pas réussi et ne pense pas qu’il s’agit seulement d’un mauvais concours de circonstances, car les 2 infirmières volontaires ne les ont pratiquement jamais rencontrés et en tous cas ne peuvent compter sur eux.

J’ai pu rencontrer le docteur Claude Castel, médecin des ’Migration Health Services’, vivant à Manille et qui vient au RAC tous les samedis matin ; il m’a reçu très gentiment chez lui en compagnie de sa femme et nous avons pu échanger nos points de vue. Nous avons tous deux déploré le manque de coopération effective avec les Philippins et souhaité qu’il y ait au RAC un(e) soignant(e) philippin(e) stable , médecin ou infirmier(e)

En conclusion

Ce séjour a été à nouveau une formidable expérience de rencontres, de découvertes et de confrontation avec la dure réalité.

Mais beaucoup de questions demeurent, notamment en ce qui concerne le Rac.

  • Au-delà du bénéfice immédiat, qu’en est-il à long terme ?
  • Ma venue ne donne-t-elle pas un prétexte aux Philippins pour ne pas s’impliquer ?
  • Comment instaurer une réelle coopération avec les Philippins ?
  • Comment donner au RAC son identité première de centre d’accueil (et non de prison) ?
     

Avec quelques réponses envisageables ?

  • Concrétiser avec la direction philippine du RAC, l’embauche d’un soignant philippin qui y travaille quotidiennement, assisté par un ou 2 volontaires de Virlanie.
  • Coopérer fortement avec le staff du RAC pour permettre un suivi médical individualisé de chaque patient.
  • Créer des liens entre les structures sanitaires locales existantes (hôpital, organismes de lutte contre la tuberculose, le SIDA etc.) et le RAC.
  • Améliorer le niveau d’hygiène (cuisine, sanitaires, vêtements, logement) afin que les pensionnaires aient un minimum de vie matérielle décente.
  • Animer tous les jours des ateliers sportifs, intellectuels, ludiques et artistiques pour le bien-être moral et donc physique des jeunes et adultes.
  • Soutenir psychologiquement ceux que l’on ’ débarque’ au RAC.
  • Prévoir le retour dans la famille ou dans la rue avec un minimum de bagages (bravo pour l’initiative de l’atelier coiffure) etc….
    Et ainsi permettre au RAC (Reception and Action Center) de retrouver son identité première, celle d’accueillir, de protéger, de soigner, de réinsérer…

Ce compte- rendu ne serait pas complet si je n’y ajoutais pas deux remarques plus personnelles :

J’ai malheureusement eu une angine la deuxième semaine (probablement due à une climatisation intempestive subie dans les transports) qui m’a cloué au lit 24H et m’a perturbé les autres jours, m’empêchant de réaliser certains objectifs comme la visite d’Estéro ou l’étude, avec les infirmiers philippins, du fonctionnement de la pharmacie.

J’ai eu la chance d’être accompagné par ma femme pendant tout le séjour. Elle n’a pas eu de mal à trouver sa place tant les enfants vivent dans un manque affectif important. Elle a révélé une fois encore son sens de la pédagogie et ses capacités relationnelles aussi bien avec les jeunes qu’avec les adultes, ce qui m’a été d’une aide importante.

Mes remerciements vont à :

Marylise et Dominique Lemay qui m’ont fait confiance une fois encore.

Toute l’équipe de Virlanie ( Staff philippin et volontaires).

Florence, Marie et Mélissa qui m’ont secondé dans mon travail.

Tous les enfants, jeunes et adultes rencontrés là-bas.

Aïda, pensionnaire du RAC qui a servi d’interprète.

Le Dr Vergult de chez Merck Sharpp & Dohme-Chibret (L’Ivermectine est bien utile là-bes !)

Les laboratoires Convatec, Johnson & Johnson, Pierre Fabre Dermatologie, Léo, Yammanouchi, etc.

Les Pharmacies de Guesnain, Lewarde et Waziers.